7 questions à Odette Zézé Niang


Odette Zézé Niang Co-fondatrice de Jigéen Jàmbaar

Bonjour Odette, vous êtes la co-fondatrice de l'association Jigèen Jàmbaar, une association qui milite en faveur des femmes sénégalaises vivant en zones rurales, et partenaire de la galerie féminine, la maison Melem France. Pouvez-vous nous en dire un peu plus concernant votre association ?

Jigéen Jàmbaar est un réseau solidaire qui œuvre pour la reconnaissance économique et la capitalisation des acquis des femmes dans les zones rurales sénégalaises. Le réseau s’appuie sur l’art comme outil à la sensibilisation et la valorisation. Une sensibilisation et une valorisation qui revêt une double casquette:

  • accompagner les femmes à la prise de conscience de l’impact socio-économique qu’elles ont dans leur communauté par le travail quotidien au sein des maisons, dans les champs. Il est important qu’elles sachent que gérer une maison c’est acquérir des compétences de management: organisation, gestion humaine et collective, gestion des ressources financières, opérationnelles… Des acquis qu’elles peuvent mettre au service de la communauté afin de jouer un rôle reconnu professionnellement et politiquement.

  • Accompagner le regard des sociétés civiles, étatiques, non gouvernementales sur les compétences et les capacités légitimes des femmes rurales. Il nous semble primordial de basculer de l’étymologie « autonomie économique » à la « reconnaissance économique » pour que les acteur.trice.s de l’économie sociale et solidaire que nous sommes soyons les premières et premiers à leur reconnaître leur implication quotidienne afin d’être le plus fidèle au rôle socio-économique qu’elles jouent et en réclamer la valorisation par une reconnaissance socio-économique.

De fil en aiguille, ancrée dans le quotidien des femmes, nous prenons conscience que parler d’autonomie des femmes est une tautologie. Les femmes sont autonomes. Elles font tout! Elles organisent leur quotidien avec les moyens en leur possession. Elles s’adaptent constamment.

C’est ce travail invisible que nous souhaitons rendre visible à travers l’art et la valorisation des capacités.

Jigéen Jàmbaar comme j’aime à le dire est le fruit de rencontres pluridisciplinaires. La première fut photographique. Un 8 mars, je suis tombée sur des photos de femmes du lac rose qui portent de grosses bassines de sel. Les photos ont été publiées par mon frère qui est un artiste sénégalais. À cet effet, je lui ai proposé une collaboration genre, société et image autour des conditions de travail des femmes dans les zones rurales. Une première collaboration qui donne naissance à l’exposition visuelle JIGÉEN JÀMBAAR. En concomitance, ma sœur qui faisait des stages de théâtre proposée du théâtre de sensibilisation auprès des enfants lors de nos tournées de consultation gratuite avec ma mère qui est maîtresse sage-femme dans les zones rurales. Un dispositif que nous avons appelé kay ñou fo (viens jouer avec nous) qui aborde avec humour, l’éducation des jeunes filles, la place des filles et des femmes dans la société sénégalaise.


Eh oui! Toutes les compétences de la famille ont été mises à contribution car dans ses débuts JIGÉEN JÀMBAAR vivait de mes fonds propres et de la bien bonne volonté de la famille.

À partir de là, l’art s’est installé dans le projet comme une évidence, le cœur qui fait battre le projet dans son quotidien.

Nous avons obtenu un premier financement de la région Occitanie et la compagnie de théâtre toulousaine Les point nommées ont rejoint l’aventure dans le cadre du dispositif de mobilité internationale de la région.


JIGÉEN JÀMBAAR est, aujourd'hui, un réseau de femmes, d’hommes et d’enfants qui vivent à Sakal, Lompoul et Coubanao. Les produits transformés vont du sirop, de la conservation de légumes à la fabrication artisanale de savons. Les femmes bénéficient de temps de mutualisation des compétences, d’outils de marketing adapté à leur réalité, de formation approfondie autour de la santé, du développement durable tout en prenant en compte tout leur univers sous le principe d’un mini village intelligent.


JIGÉEN JÀMBAAR c’est aussi un réseau de Solidaires, entreprises sénégalaises telles New Structural Design, Africa Electronic, Daba Plus, Mathydy et une communauté artistique telle que Wakhart, Sup’Imax, vous même - La Maison MELEM qui nous accompagnent dans la construction de la maison, l’équipement médical, le don de capital humain. Des femmes et des hommes d’origine africaine qui mettent en action l’esprit panafricain à nos côtés.


Pourquoi avoir choisi de militer en faveur des femmes ?


Les femmes de l'association Jigéen Jàmbaar en action

Une prise de conscience familiale dans ce premier bastion de la société qui est la famille.

C’est du haut de mes 11 ans que s’immisce dans mon quotidien la polygamie, ce qui est jusqu’alors pour moi juste un mot et les maux des autres, de la maison d’à côté constitue l’épine dans le pied qui m’oblige à marcher autrement sur le chemin de la vie. Un droit que confère la religion musulmane à l’homme vient alors secouer la maison famille comme un tremblement de terre. Nous faisons face à des fissures qui rayent les murs de la maison, y laissent des traces et déstabilisent les fondations.


Ce qui est alors pour l’homme de la famille qu’un droit religieux dont il fait usage, réveille en moi une série de questions. Est-ce que je suis condamnée à partager demain mon amoureux que je le désire ou non parce que c’est écrit dans un livre et que c’est ma destinée féminine ?

Suis-je condamnée à faire, dire et suivre tout ce qui plait aux hommes car c’est écrit ?

Pourquoi suis-je le sexe faible?

Demain, parce qu’ils sont nés sexe masculin, mes petits frères seront-ils mes kilifa, mes chefs et responsables?

Depuis, je navigue entre obéissance respectueuse et désobéissance civile. Mes premiers pas dans la société sénégalaise se veulent, de prime abord, tumultueux, mouvementés, chaotiques, contestés mais chanceux, hargneux et déterminés. Déterminée à poser le juste pas, aussi bancal qu’il puisse être, grâce à ma chance de pouvoir bénéficier du droit à l’éducation et la hargne de me battre pour mes droits, les droits de celles et ceux emprisonné.e.s derrière les murs des attributs sociaux.

Mes premières pierres en faveur de la construction de la stature féminine se fondent sur ce passage de la prise de conscience à l’action.

Mon âme africaine de renommée matriarcale prend corps chez moi et dans ma vie de tous les jours. Je réalise que les femmes sont partout et nulle part à la fois au Sénégal. Dans les rues, les maisons, elles gèrent le quotidien un enfant à la main, un enfant sur le dos, une table à l’entrée de la maison et les couverts dans la maison. Par contre, dès qu’il s’agit de devoir prendre place dans l’espace publique notamment par la politique, la prise de décision, se pose la question de leur légitimité à diriger, gouverner. Un sexisme ordinaire que nous avons emprunté au colonialisme occidental et arabomusulman. Historiquement la femme sénégalaise, à l’instar de Ndaté Yalla dernière linguère du Walo avec sa belle pipe, est émancipée et gouverne.

Donc ce choix est avant tout de rendre à Ndaté Yalla ce qui appartient à Ndaté Yalla tout naturellement.


Quel est votre parcours ?

Lorsque j’ai eu mon BAC sciences sociales et humaines, j’ai fait deux ans d’ingénierie financière au Maroc. J’ai vite compris que même si les notes étaient bonnes, je ne suis pas sur la bonne voie professionnelle. Je choisis ainsi de postuler en sciences politiques à l’université Paris 10.

Les cours de sociologie politique ont permis d’avoir un regard plus global sur les conditions féminines, les luttes et les droits des femmes. Lors de ma maîtrise en sciences politiques je me questionne déjà sur les femmes, les religions et la politique. Une recherche qui me conforte sur ma volonté de me spécialiser sur les questions de genre. Je fais ainsi un Master 2 Genre, Égalité et politiques sociales. En parallèle, je travaille avec les enfants dans une école élémentaire et je vois que les constructions sociales commencent très tôt. Je décide de faire un deuxième Master 2 Politiques Enfance Jeunesse. Je prends du plaisir à mettre en place des outils éducatifs et pédagogiques sous le prisme du genre.

Je m’investis dans des associations autour de l’accompagnement de femmes sur des droits caf, de séjour. J’effectue en 2016 ma première mission dans les zones rurales sénégalaises où encore une fois la théorie a été en perpétuelle questionnement. J’apprends à repenser les outils d’accompagnement à destination des femmes pour que chaque femme alphabète comme analphabète puissent s’y retrouver.

J’écris ma première pièce de théâtre en 2020 dans le cadre des 16 jours d’activisme sur les violences basées sur le genre.

Voilà un parcours qui j’espère va continuer à faire son chemin et enjamber les barrières au profit d’un monde d’égale à égal.

Selon vous, quelle place la femme occupe dans notre société actuelle ?


Selon moi la femme cherche toujours sa place dans la société actuelle. Et c’est la plus grande problématique à mes yeux. Elle ne prend pas place ni prend la place!

Je vais utiliser la métaphore sportive pour illustrer ce que j’en pense. C’est comme quand je demande lors d’un tournoi sportif que toutes les équipes soient mixtes. Pour éviter le sexisme ordinaire, je mets sur le terrain autant de filles que de garçons. Je rappelle que les règles sont les mêmes pour les filles comme pour les garçons. Je rappelle que les coups francs, corners, pénaltys seront tirés par alternance par les filles et les garçons. Et je suis là pour veiller au grain des actes, propos sexistes.

Et là je me dis, tu es tout bon Odette. Toutes les conditions sont réunies pour que filles et garçons touchent la balle. Et dès que je me retourne, je les vois attendre que les garçons leur passent la balle pour jouer. Et là je réponds, il veut jouer, il garde la balle. Tu veux jouer tu vas chercher la balle et tu la réclames. Arrêtez les filles d’attendre que les garçons vous fassent la passe.

Il faut que la gente féminine accepte que, dans nos sociétés patriarcales, nous n'ayons jamais rien eu sans bataille ni lutte et ce n’est pas demain la veille. Donc il faut commencer par arrêter de demander mais prendre ce qui est de droit.


Odette Zézé Niang lors d'une exposition au Sénégal

Parlez-nous d'une femme qui vous inspire ?


Ma mère. Elle est à la fois humainement et professionnellement tout ce que je veux être et ne pas être. Elle est pour moi ce qu’on appelle le paradoxe de la doxa. Diplômée d’une série scientifique à une période où les filles sont majoritairement orientées en littérature si elles allaient plus loin que le brevet.

Elle peut paraître soumise mais en réalité c’est une bagarreuse. Elle rentre dans le rang social mais s’y égare souvent par amour, passion et conviction. Elle peut être d’une « classe féminine » et une lionne en colère.

Elle s’en fiche en vrai de pas mal d’injections sociales mais va vite prendre peur car elle se soucie beaucoup du quand dira t-on.

Cette dualité chez elle m’inspire. La voir entre le marteau social et l’enclume émancipatrice me pousse à la vigilance tous les jours. Pour citer Simone DE BEAUVOIR « Ce qu’il y a de scandaleux dans le scandale, c’est qu’on s’y habitue. » Et pour moi les inégalités entre les femmes et les hommes est un scandale auquel il ne faut surtout pas s’habituer!

Avez-vous de nouveaux projets pour Jigéen Jàambar ?


Des étoiles plein les yeux!

Une pièce de théâtre est en cours d’écriture sur les risques liés à la grossesse.

Un travail d’écriture en lien avec des portraits de femmes dans la cour de JIGÉEN JÀMBAAR est aussi en cours. Elle alliera une dualité entre l’ombre et la lumière par la technique du light painting et du sténopé sous les lumières d’une déambulation théâtralisée.

Nous allons acquérir des terres pour que les femmes n’aient plus à acheter leur matière première et puissent cultiver dans les valeurs éco-féministes que nous chérissons tant.

Au niveau de la santé, le projet CASE déploie ses ailes lentement et sûrement. Les Causeries Autonomes Solidaires et Émancipatrices (CASE) est un dispositif de capitalisation autour de la santé primaire et préventive, la sororité par les cartes et les cauris.

Et pour finir avec l’art comme fidèle compagnon, nous sommes en train de penser comme faire vivre l’art dans le village à travers la maison avec des résidences d’artistes et des expositions temporaires.

Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui comme vous aurait le désir de se lancer dans le militantisme féministe ?


Tout d’abord, je lui souhaite la bienvenue. Bienvenue à la lutte continue et qui se doit de continuer pour la justice, l’équité, l’égalité, l’écologie. Toutes ses valeurs nécessaires à l’humanité que le féminisme renferme.

Maintenant que je lui ai tendu la main, je lui conseille de faire de même. Tendre la main pour faire avec les autres est ma perception du féminisme.

Il faut ouvrir les portes, les fenêtres y compris les fenêtres de toit. La solidarité féminine, la sororité pour le mettre en œuvre, il importe d’enjamber l’une des barrières du féminisme: le jugement. Peu importe comment l’autre à côté s’active dans la lutte, l’essentielle est qu’elle s’y active et que vous y êtes toutes les deux pour défendre mais aussi porter haut l’étendard du droit des filles et des femmes dans le monde. Ne regarde pas comment elle le fait mais demande toi si c’est qu’elle porte comme actions peut s’additionner aux tiennes. Pour paraphraser Desmond TUTU « Faites le bien par petits bouts, là où vous êtes. Car ce sont ces petits bouts de bien, une fois rassemblée qui transforment le monde. »


Et ainsi vit la cause, l’éco-féministe que je suis !


A lire également :


7 Questions à Elisabeth Gauci